Entre chien et loup – 4

Combien de fois se réveilla-t-elle cette nuit-là, elle n’aurait su le dire, cependant il lui semblait que son repos avait été interminable et entre-coupé  de cauchemars et de veilles angoissées. Elle n’était pas sujette à ce genre de ténèbres troublés, elle était au contraire sereine de mener une vie de justicière qui ne la laissait qu’éreintée aux lueurs de l’aube et elle dormait du sommeil du juste, comme on disait chez elle, un sommeil bénéfique et réparateur. Bien-sûr qu’elle se réveillait parfois avec des bleus et des douleurs, mais jamais avec l’impression de ne pas avoir assez dormi. Elle tenta toutefois de se secouer, la bouche pâteuse de ses nausées nocturnes. Elle n’avait envie de rien, ni de se lever, ni de déjeuner. Rien ne lui venait à l’esprit, en tout cas aucune pensée rassurante et joyeuse. Elle tenta de se remémorer ses mauvais rêves puis décida, au moment où ils effleurèrent son esprit, qu’ils n’en valaient pas la peine. N’avait-elle pas lu quelque part que parler de ses cauchemars avec un enfant les rendait plus difficiles à évacuer ? Ne valait-il pas mieux qu’elle essaie d’oublier cette affreuse nuit et qu’elle se concentre plutôt sur autre chose ? Le sport ? Le travail ? Elle n’était certes pas la fille la plus amusante du monde, mais elle était loin d’être morbide, elle ne connaissait pas l’ennui et utilisait toujours son temps avec création et art ! Elle aurait dû rejoindre son frère hier soir, cela lui aurait sûrement éviter ces quelques heures d’obscurité désastreuses qu’elle imaginait bien traîner longtemps comme un boulet.  Décidément, elle avait été contrariée au plus haut point de ne pas réussir à faire son job correctement la veille.

Finalement elle finit par se lever et s’habiller, pesta contre elle-même et se déshabilla, se rendit jusqu’à la salle de bains et fit couler l’eau : la veille, elle avait sauté la douche car le cœur n’y était vraiment pas. Il était là le nœud du problème, il se trouvait dans ces quelques mots écrits à la va-vite par un dégénéré mental. Il fallait bien admettre qu’elle était restée un moment prostrée sur elle-même comme prise au piège et même lorsqu’elle s’était rassurée en inspectant les moindres recoins de son appartement, une part d’elle refusait de faire semblant que tout allait bien. Son premier réflexe avait été d’appeler son frère, mais le temps qu’elle compose le numéro, sa fierté avait pris le dessus et elle avait raccroché sans laisser de message. Peut-être que tout n’allait pas aussi bien que prévu, mais elle allait régler le souci. Or, ce matin, le souci l’avait empêchée de dormir…

Claire alluma son ordinateur, histoire  de voir si elle pouvait faire quelque chose en remontant le petit fil qui la raccrochait encore à l’inconnu de la veille. Elle n’obtint pas grand chose… Autant était-elle prudente et intraçable, autant l’était-il également. Elle reposa alors son attention sur le morceau de papier qui gisait encore sur la table du salon. L’écriture ne lui rappelait rien. Elle frissonna à nouveau en le relisant. «Claire». Il la connaissait suffisamment pour employer son prénom, pourtant elle aurait juré qu’elle ne l’avait jamais vu, lui. Ce message la rendait folle. Pourquoi lui avoir laissé ce papier ? Pourquoi ne lui avait-il pas dit qu’il la connaissait ? Une vengeance ? Mais personne ne pouvait la relier à ses activités, elle était hyper prudente, presque paranoïaque déjà sur ce sujet. Elle avait deux vies bien distinctes, elle avait un appartement à un nom et un local à un autre. Elle transitait de l’un à l’autre en prenant beaucoup de précautions, se changeait et se démaquillait dans des endroits différents à chaque mission. Non. Elle douta sérieusement de la cause du souci : ça ne venait pas de cette vie-là même s’il était venue la chercher sur ce terrain. Elle imaginait bien un gars venu se venger utilisant le nom d’emprunt qu’elle lui avait servi ce jour-là, histoire qu’elle se souvienne de ce qu’elle lui avait fait et qu’elle sache de quoi il était capable. Mais là, c’était son vrai prénom qui était écrit devant elle. Une identité qui s’effaçait de plus en plus d’ailleurs… C’était dans sa vie, la vraie, qu’elle devait enquêter. Elle sourit à l’évocation de telles investigations : elle regardait rarement la télévision mais lorsqu’elle l’allumait, ce n’était que pour des séries policières… Une certitude l’envahit soudain, elle trouverait, elle en était certaine, même si elle n’était pas sûre de vouloir avoir le fin mot de cette histoire, de son histoire.

Elle avait fait une liste, pour se donner des priorités. Mais celle-ci était brève :
Quand et où ? Elle regarderait tous les albums de famille et éplucherait les réseaux sociaux au cas où son nom serait mentionné. Il fallait bien qu’elle commence par quelque chose. Elle était obligée de fouiller dans sa propre vie, il y avait quand même des choses bien plus désagréables car d’aussi loin qu’elle se souvienne, elle avait été heureuse et choyée. D’ailleurs elle appela sa mère pour lui annoncer sa visite et se prépara. Sa mère allait sûrement lui commenter chaque photo, mais ça leur ferait du bien de se retrouver toutes les deux… Elle suspendit son geste après avoir raccroché : pourquoi s’était-elle éloignée de ses parents à ce point ? Elle venait d’annoncer sa venue à sa propre mère, comme si elle ne pouvait pas arriver à l’improviste !

« Je sais qui tu es, Claire, mais toi, le sais-tu ? »

Oui, je le sais !

___  ___  ___

Elles avaient passé deux longues heures à fureter partout dans la maison pour dénicher la moindre petite photo. Claire avait inventé le plus grand de ses mensonges et il était pour sa propre mère, toutefois elle racheta sa conscience en se racontant qu’elle n’était pas loin de la vérité : ce serait une super idée que de fabriquer un album pour son frère à l’occasion d’un anniversaire. Ils étaient toujours ensemble, en train de faire les quatre cents coups. Une famille qui s’était bien recomposée comme disait sa mère, alors que ça faisait longtemps que Pierre considérait leur mère comme sa propre mère. La sienne était morte alors qu’il était petit et son père avait rencontré celle qui serait la mère de leur petite fille. Claire n’avait jamais pensé à Pierre comme à un demi-frère, il était sa moitié et son plus grand confident, d’ailleurs il se ressemblaient tellement que personne ne leur avait posé la moindre question, jamais. Ils avaient le même père, le même nom, un énorme air de famille et seulement cinq ans de différence !

Claire avait mis tous les albums dans un grand sac, elle avait été ferme : elle les emmenait avec elle, elle avait un ami photographe qui pourrait l’aider à recadrer celles qu’elle utiliserait (elle avait réellement une connaissance qui était photographe, elle ne mentait pas, elle déformait légèrement quelques faits par ci par là…). En son for intérieur, elle refusait d’admettre qu’elle était capable de mentir à sa mère. Elle ne voulait pas être la Claire en mission, elle ne voulait pas mélanger les deux pans de sa vie. Elle ne s’en tirait pas trop mal…

Elles mangèrent ensemble et Claire dut attendre le soir pour se replonger dans les albums de famille, seule, dans un appartement qu’elle avait éclairé au-delà du raisonnable : chaque pièce était dans la lumière, elle voulait chasser les restes de ténèbres…

Elle ne ferma les yeux que pour entrer de nouveau dans des rêves tourmentés et effrayants. Il lui semblait qu’un schéma se répétait dans ses nuits agitées, mais son esprit refusait d’avoir à y réfléchir. Ce fut la première fois de sa jeune vie d’adulte qu’elle regretta de vivre seule, elle envisagea fugacement un chien, un chat voire une souris puis elle secoua la tête et se dit que quitte à ne pas dormir, elle ferait bien de gagner du temps et d’agir. Elle ne prit pas le risque d’aller courir en pleine nuit, ce qui ne l’aurait pas gênée avant. Et c’est en se demandant « avant quoi ? » qu’elle mesura l’ampleur du désastre qui envahissait soudainement sa vie. C’était réellement injuste qu’un inconnu s’en prenne à elle de cette manière. En quelques mots, il avait balayé toutes ses certitudes, elle doutait à présent de ses capacités à se défendre en pleine nuit, et contre quoi ? Contre qui ? Elle n’en savait fichtrement rien… Il voulait qu’elle retrouve ce qui les unissait tous les deux, elle en était certaine et il avait tourné les mots pour lui faire peur, pour qu’elle le redoute, pour lui donner l’ascendant sur elle, un putain de pervers encore, elle en aurait donné sa main à couper !

Au petit jour, elle finit par se lever, abandonnant l’écran de son ordinateur, éteignit toutes les lampes de l’appartement et s’étira longuement. Elle n’avait absolument rien découvert sur sa propre vie qu’elle ne connaissait déjà mais ce n’était pas pour autant rassurant… La bouche pâteuse, elle envisagea un petit déjeuner, la tête dans ses pensées. Cependant l’appétit la boudait, tant la frustration de ne pas comprendre était grande.Elle chaussa ses baskets et décida de faire un footing.
Elle courut une dizaine de kilomètres avant de se rendre compte que son énergie n’était pas au rendez-vous : le manque de sommeil se ressentait, elle bifurqua en revenant en ville pour passer dans une boulangerie. Il est bien connu que quelques viennoiseries et un chocolat chaud requinquaient la plus déprimée des femmes ! Elle acheta le journal du jour et, servi dans un petit sac en papier, le précieux trésor qui ne cessa de se rappeler à elle par un léger bruit de froissement agréable jusqu’à son arrivée. Le temps de chauffer le lait, elle avait l’eau à la bouche. L’air frais et l’exercice avaient toujours eu cet effet sur elle : elle se sentait en forme. Elle mélangea le breuvage dans sa tasse, ouvrit avec envie le petit sac en papier dont le contenu était si convoité et elle croqua dans son pain au chocolat. Cette première bouchée lui fit l’effet d’un baume apaisant…
Elle déplia ensuite le journal et commença une savante lecture en diagonale, quelques articles attirèrent son attention, certaines pages furent tournées sans un regard. En moins d’un quart d’heure, elle avait fait le tour des nouvelles et jeter la gazette au recyclage. Elle se décida pour une douche et c’est en se déshabillant qu’elle comprit qu’elle ne trouverait rien de nouveau sur elle-même ni dans les albums ni sur internet. Il lui fallait dénicher ce qui manquait, car en voyant les cicatrices qu’elle portait sur son corps, elle réalisa que cette période de sa vie ne figurait nulle part. Ses parents n’avaient aucune photo de cette époque, et rien n’apparaissait sur internet. Les journaux avaient dû garder une trace de cet accident, même aussi minime soit-elle ; elle venait bien de lire une dizaine d’articles sur des « chiens écrasés ». Elle en était un elle-même, un article avait dû être écrit !
Elle enfila un peignoir et retourna vers l’ordinateur. Elle connaissait la date de ce jour fatidique, évidemment, on oublie rarement les jours qui changent notre vie négativement. Il y avait eu l’accident, l’hôpital, le déménagement, le changement de collège, tout s’était enchaîné à une vitesse hallucinante. Aucun article ne correspondait à ce qu’elle cherchait. Elle ragea encore une fois sur sa malchance et en conclut que, pour une fois, il lui faudrait lire un peu plus sérieusement que d’habitude les écrits journalistiques du coin. Son nom ne ressortait pas mais il devait y avoir une loi morale qui imposait de changer les noms des gens dont on parlait, tout simplement pour les protéger ! Cela lui prit du temps pour découvrir un petit encart parlant d’une jeune fille dont la description lui correspondait. Cependant le journaliste n’était pas formel sur les causes de l’accident et annonçait qu’on recherchait le conducteur mis en cause. Claire se souvenait qu’à cette époque, elle rentrait à vélo du collège, elle empruntait toujours la même route, ne s’attardait jamais, ne finassait pas avec les règles établies par ses parents. Elle était sérieuse, dans tous les sens du terme. Cet accident, elle ne s’en souvenait pas, il y avait un grand trou noir dans sa vie qui avait englouti quelques jours : celui du choc et ceux qui le suivirent, période de coma. Son réveil était encore flou et sa mémoire ne s’attachait qu’à quelques bribes heureuses : sa mère à son chevet, son frère penché sur elle à son premier battement de cils, des voix, des caresses sur ses bras et ses mains, le retour délicieux des sensations dans ses membres.
Etait-ce là la faille dans laquelle s’engouffrait cet homme malintentionné ? Etait-ce dans ces quelques jours oubliés que se cachait la solution ? Cette perte de mémoire était-elle plus importante qu’elle ne l’avait cru durant toute sa vie ? Elle se regarda dans le miroir, elle observa avec acuité son ventre lézardé de fines cicatrices, les traces d’un traumatisme que son cerveau avait écarté volontairement. Elle savait qui elle était, ce qu’elle ignorait encore c’était ce qu’elle était POUR LUI.


photographie de Cédric Bouchon, que vous pouvez découvrir ici : bedric.

Entre chien et loup – 3

Elle se passa un peu d’eau sur le visage, en proie à un sentiment qu’elle ne connaissait pas. Elle tenta d’analyser ce qu’elle ressentait. Elle était mal à l’aise, avec une envie profonde de changer d’air. Envie de rentrer chez elle ? Non. Juste besoin de partir et de courir en sentant l’air frais sur son visage… Peut-être envie de voir son frère, de chanter, de se changer les idées… Elle s’aperçut que son opération-rafraîchissement avait eu pour effet de faire légèrement couler son maquillage, elle remédia au problème avec habileté et plongea à nouveau son regard dans le… sien et ce qu’elle vit dans le miroir la déstabilisa : elle était belle à se faire damner, bien-sûr, apprêtée comme un carrosse un soir de bal. Elle sourit à cette image, mais où trouvait-elle ce genre d’expression ? Elle retrouvait son humour sarcastique, c’était bon signe ! Mais elle ne se reconnaissait pas, éprouvant des émotions qui la dépassaient et qu’elle ne comprenait pas. Ses yeux semblaient lui dire de fuir, de se cacher… D’accord mais quoi ? Le boulot était à exécuter, point.
Retourner à sa place lui semblait le meilleur parti à prendre, avait-elle un autre choix ?
Pourtant elle se sentait comme une bête prise d’angoisse juste avant le sacrifice…
Etait-ce cela qu’elle ressentait ? De l’angoisse ? Elle avait pourtant vécu cette situation de nombreuses fois auparavant et tout avait été planifié, réfléchi, elle ne risquait rien d’autre qu’un mauvais coup, ce qui ne lui faisait absolument pas grand chose en temps ordinaire : elle savait parer tout cela et rendre s’il le fallait. C’était dans l’ordre des choses, c’était presque devenu naturel à présent. Elle repensa aux années d’entraînement, aux bleus qu’elle ne comptait plus, ni ne voyait plus d’ailleurs… Son esprit à l’égal de son corps ne ressentait rien… Sauf ce soir… et elle prit cela comme un mauvais pressentiment.

Cet homme n’était ni beau ni laid, son visage était passe-partout, le genre de visage qui l’arrangerait : aussitôt vu aussitôt oublié. Mais il aurait été faux de dire qu’il ne laissait pas de trace… Pas de souvenir, oui, mais il restait une sensation étrange de mal-être même lorsqu’il n’était plus à côté. Il cachait quelque chose, c’était évident, mais quoi ? Une obsession, un goût pour la violence, la domination, elle écarta l’idée qu’il soit un dominé, son regard racontait le contraire… Elle secoua la tête pour chasser ses tourments délirants : elle s’en foutait de ce qu’il aimait ! A la façon dont ses yeux s’étaient posés sur elle, elle savait qu’elle ferait l’affaire. Elle se frotta les avant-bras, histoire de se réchauffer, parce qu’elle avait la sensation de sortir d’un congélateur, et de se réveiller un peu de cette torpeur particulièrement désagréable. Elle fit le point pour se ressaisir : tout était déjà prévu, elle avait loué une chambre et le photographe était déjà installé, un  inconnu pour elle puisque son ancienne coéquipière avait raccroché et bien qu’elle ne lui en veuille pas, sur le plan professionnel, elle ragea une dernière fois sans raison parce que, évidemment, il n’y avait rien sur le plan personnel, rien, jamais ! C’était un boulot et elle avait besoin d’un associé photographe, elle envisageait même de prendre plusieurs partenaires pour ne pas être dépendante de quelqu’un.
Bon, tout répertorier l’avait aidé à se débarrasser de ses mauvaises pensées. Etait-elle prête ? Oui, elle l’était, comme toujours. Elle avait un billet glissé dans un endroit stratégique pour lui communiquer le numéro de sa chambre, elle était parée à tout.
Elle se regarda à nouveau dans le miroir, avec un peu plus d’assurance, s’avouerait-elle finalement qu’elle avait peur, pour la première fois depuis longtemps ? Mais il lui faudrait se demander pourquoi cette émotion s’imposait ce soir, il lui faudrait se poser des questions et elle n’aimait pas ça. Elle était du genre à agir plutôt qu’à méditer, même si elle anticipait beaucoup pour conserver sa vie. Elle essaya de se rappeler tout ce qui s’était passé depuis son arrivée dans le bar de ce motel un peu miteux. En y réfléchissant bien, il lui sembla qu’il s’était dirigé vers elle sans vraiment hésiter. Il l’avait tout de suite étudiée et jaugée sans s’en cacher. Il s’était permis une certaine familiarité qui lui avait tout de suite déplu, cherchant peut-être à se faire croire qu’ils se connaissaient depuis longtemps, rendant cette rencontre inévitable… Il y a des tarés partout, et les pervers sexuels sont au-delà de toute raison. Elle avait joué le jeu, lui avait sorti un nom d’emprunt qu’il avait apprécié d’un hochement de tête, devinant le subterfuge probablement, mais elle se doutait que certains savaient que les femmes d’une nuit ne donnent pas leur vraie identité. Il semblait aimer discuter et prendre son temps, il paraissait goûter le calme d’une conversation, son regard n’était pas lubrique mais plutôt curieux et insistant. Il la sondait ! Voilà ce qui la mettait tant mal à l’aise ! Elle venait de passer une espèce d’interrogatoire ! La soirée ne se passait pas comme les autres. Il voulait la connaître avant d’envisager la sauter. Mince, ça allait être long et fastidieux… Mais bon, c’était bien payé !

Elle se sourit, vérifiant au passage ses dents, réflexe débile… Sa nuque craqua légèrement quand elle balança sa tête d’un geste lent et mesuré puis elle se décida à affronter à nouveau l’Inspecteur Derrick ! Elle ricana en son for intérieur, ce surnom lui allait bien, ce serait donc Derrick qu’il lui faudrait piéger ce soir… Espérons que cela soit moins assommant que dans le feuilleton !
Elle remonta les quelques marches qui menaient à la salle principale, se faufila entre quelques tables, se faisant retourner au passage quelques mâles attirés par sa démarche féline. Lorsqu’ils étaient accompagnés leur geste était suivi d’une réflexion féminine assez agacée… Intérieurement, elle souriait : ce que les hommes sont prévisibles…

Et pour une fois, elle dut avouer qu’elle fut surprise par un homme : celui qu’elle venait retrouver n’était plus là !

Elle s’assit tout d’abord, l’air de rien. Elle constata que le verre commandé, face à elle, était encore à moitié rempli. Elle finit le sien sans aucune hésitation, cela lui permettant d’appeler une serveuse. Celle-ci n’avait a priori pas remarqué le départ du monsieur  installé à cette table. Elle se remémora sa descente aux toilettes, qui n’avait pas pris plus de huit minutes, pas de quoi donner l’impression qu’elle était partie en courant pour le fuir et se souvint très bien que les toilettes des hommes étaient plongées dans le noir. Elle vit alors, glissé sous le verre, un morceau de papier plié en deux. Lorsqu’elle s’en saisit, elle vit tomber un billet de dix euros sur la table. Elle comprit que lui, il avait fui. Zut, zut, zut, le boulot était gâché. Elle demanda l’addition et profita du petit moment que cette demande lui offrait pour appeler son associé de mission : annulée. Sans explication. Un fiasco. Toutefois elle se sentit plus légère. Quand l’addition arriva, elle compléta le billet de dix et prit congé, elle troqua sa robe contre un jean extensible confortable, ses chaussures à talons contre des baskets et son haut sexy contre un haut sportif, caché sous sa veste légère. Pour sûr que cette fois, personne ne se retourna pour mieux la regarder lorsqu’elle traversa à nouveau la salle. La soirée était plutôt fraîche mais marcher lui fit du bien et elle oublia l’idée de rentrer en taxi, profitant d’un surcroit d’énergie, arrivé avec le saisissement provoqué par un petit vent. Le sac sur l’épaule, elle avança d’un bon pas.

 

Elle avait couru longtemps, avalant la route comme certaines engloutissent du chocolat, à chacune ses drogues… Elle était rentrée chez elle dans un état second, nauséeuse et fatiguée après l’effort. Devrait-elle s’avouer qu’elle aurait préféré une soirée à se faire tabasser à celle-ci ? Elle ressentait l’échec avec beaucoup de forces et d’amertume, elle avait l’impression d’avoir mal fait son travail, elle ne l’avait même pas fait du tout d’ailleurs ! Elle s’en voulait tellement ce soir ! Car il devait y avoir quelque part quelqu’un en danger, elle ignorait son identité mais cette personne avait besoin de son aide, et elle avait échoué !
Une flopée d’injures s’échappa de sa bouche et elle jeta son sac à dos contre le mur, ses chaussures le rejoignant aussi violemment, puis elle claqua la porte de la salle de bains. Tout en maugréant avec art, elle attacha ses cheveux différemment, sa perruque était dans le sac depuis un moment déjà, et se déshabilla. Elle laissa couler l’eau afin de se jeter dessous une fois qu’elle serait très chaude, mais marcha sur un truc qui resta collé à son pied et sentit sa rage remonter d’un coup.  Elle se contorsionna pour attraper ce qui se révéla être un morceau de papier, celui duquel était tombé le billet de dix euros. Elle se souvint l’avoir glissé dans une poche de sa veste, qu’elle venait presque d’arracher pour l’envoyer d’un geste dans le panier de linge sale. Poubelle ! Pourquoi l’avoir gardé d’ailleurs. Elle le laissa tomber dans la boîte adaptée et allait retourner à ses occupations quand son cerveau lui envoya un signe. Elle fit volte-face : il y avait quelque chose sur le papier, des mots, un message qu’elle n’avait pas vu avant. Elle se baissa, récupéra la supposée missive et l’ouvrit. Oui, il y avait bien quelque chose de griffonné d’une écriture sèche et pressée. Elle parvint à déchiffrer le message et resta un instant sans respirer. Un instant après, quand lui revinrent les réflexes d’inspirer, d’expirer et surtout de réfléchir, elle réalisa soudain qu’elle avait peur, très peur même…
« Je sais qui tu es, Claire, mais toi, le sais-tu ? »


Photographie de Pitrisek : lien ici

Entre chien et loup – 2

Elle eut du mal à l’encaisser celle-là, il l’avait prise en traître et la surprise avait été un facteur choc. A la lecture de son pedigree, elle avait compris que ce ne serait pas facile mais quand même, elle avait imaginé qu’il tiendrait plus longtemps…

L’annonce était bizarre, visiblement écrite par un homme, et cela était assez nouveau pour elle, elle avait demandé des explications juste pour voir. Elle fonctionnait par message internet, c’était assez simple une fois les précautions prises pour que ce soit très difficile de remonter jusqu’à elle. Elle savait que plusieurs individus pourraient la rechercher si elle choisissait cette voie, mais elle n’en voyait pas d’autres : pour une raison qu’elle ne comprenait pas, elle voulait punir, elle voulait être une justicière des temps modernes, même si cela était extrêmement dangereux. Ne cherchez pas dans son histoire personnelle : pas de papa infidèle, pas de petit-ami volage, non, c’était juste comme cela en elle, elle désirait aider les personnes plus malheureuses qu’elle, elle pensait enfin se trouver en étant utile à de pauvres femmes auxquelles on mentait, ou parfois pire… Aujourd’hui, elle pensait à l’enfer vue la gifle qu’elle venait de recevoir !

Un homme pourtant aimait suffisamment la femme de ce connard pour essayer de la sortir de là. Elle avait pensé à un frère ou un amoureux éconduit, elle ne saurait peut-être jamais la vérité, ou alors il faudrait qu’elle aille enquêter… cependant une fois l’affaire classée, elle l’était pour de bon pour elle : pas besoin de prendre de risques…

Elle s’était préparée avec soin, ce type aimait les femmes très apprêtées et un peu bêcheuses, elles devaient avoir du caractère. Il avait été très prévenant, très charmeur, il avait conclu très rapidement la soirée en lui glissant un petit billet, en ne lui laissant que quelques minutes pour se décider, il était prêt à payer, il suffisait qu’elle soit consentante.  Elle avait remarqué son regard avide de prédateur, mais elle avait souri malicieusement, lui donnant le change et feignant l’excitation. Ils étaient montés rapidement à la chambre du motel collé au bar, elle avait supporté ses mains baladeuses qui semblaient jauger la marchandise et son regard insistant sur ses formes. Cela lui était plus facile de se sentir comme une carcasse de viande, elle se dépersonnalisait dans cette mise en scène et même lorsqu’elle rencontrait son reflet dans un miroir d’une chambre d’hôtel sordide, elle ne se reconnaissait pas, elle jouait un rôle et voyait une autre femme agir d’une façon totalement différente de ce qu’elle ferait dans la vie réelle. C’était un travail… juste un job… cela ne la définissait pas… Lui, il avait demandé un nom, elle sentait qu’il avait ce besoin de connaître, de posséder complètement l’autre. Elle avait joué la mijaurée, avait semblé hésiter, avait regardé à droite, à gauche, puis lui avait susurré un prénom et un nom, elle en avait toujours un de prêt… Marianne de Gréville aujourd’hui, cet inculte ne saurait même pas qui c’était !! Mais ce personnage-là lui apparaissait comme l’être féminin de circonstance pour cette soirée…

Il avait eu un sourire à l’évocation de la particule porteuse de noblesse… vraiment le personnage adapté à cet homme abject… et avait fait voler une mèche de ses cheveux blond platine ce soir, en gardant un air totalement satisfait de son choix, elle avait intérieurement tressailli en devinant ce qui l’attendait. Cependant, elle avait accepté ce défi-là… et il lui faudrait aller au bout.

Dans cette chambre d’hôtel miteuse, il lui demanda de se déshabiller, pressé. Mais où donc était passé le côté prévenant et charmeur ? Elle sourit et c’est à ce moment-là qu’elle reçut la gifle.

«Mais qui t’a donné le droit de sourire ? Tu te déshabilles et c’est tout.»

Elle encaissa, surprise mais pas sonnée, baissa la tête, donnant l’impression de se soumettre. Peut-être se prenait-il pour un dominant comme dans les jeux sado-maso, à la mode depuis Cinquante nuances de Grey… Sauf qu’elle savait qu’il fallait un minimum de respect de l’autre et son consentement total, on en était loin quand même là ! Elle ne se rebiffa pas, toutefois, car il lui fallait quelques photos bien compromettantes pour sauver celle qui devait l’être… Elle joua le jeu, comprenant qu’il faudrait qu’il la cogne un peu pour s’exciter. Il eut une hésitation à la vue de son corps nu.

«Je vois que tu aimes ça…»

Les cicatrices faisaient leur effet visiblement, il tira alors sur la ceinture de son pantalon pour le lui prouver. Oui, il commençait à prendre goût à la tournure de la soirée. Il mit un coup de pied dans son jean pour qu’il cesse de le gêner, son slip partit avec. Les caresses osées, auxquelles elle était habituée à présent, ne furent pas de mise ce soir, il commença par l’insulter rageusement, l’accusant de beaucoup de maux dont elle serait punie et il atteint enfin le comble de l’excitation. Il l’attrapa par les bras, se collant à elle, lui faisant sentir sur chacune des parties de son corps la dureté de son sexe. Elle se débattit, lui donnant des raisons d’avoir envie de la sanctionner encore plus. Son regard était voilé, était-il fou en fin de compte ? Comment avoir de telles pulsions sans être taré ? Elle avait tant de questions qui fusaient dans son esprit qu’elles anesthésiaient son cerveau. Il leva la main par deux fois, elle sentit un coup sur le bras puis une fois encore au visage. Elle s’était laissée tomber à genoux, face à son organe ridiculement pointé vers le ciel grâce à la violence. Elle ne comprenait pas cette faculté à faire naître de l’envie et du désir d’un tel déferlement de brutalité. Elle tentait le plus possible de cacher sa tête, d’offrir un angle de prise de vue idéal sans que l’on puisse jamais la reconnaître, elle devinait les hauts de cœur de la photographe qui l’accompagnait pour cette mission, mais elle l’avait briefée : pas d’intervention quoiqu’il arrive, juste des photos, beaucoup de photos… Elle fut relevée par un homme à la force décuplée par l’excitation et fut littéralement jetée sur le lit. Elle sut qu’elle n’aurait pas de seconde chance, que si elle laissait passer le bon moment, elle serait violée sans aucun scrupule et cela n’était pas dans ses plans à elle. Elle attendit qu’il s’approche, elle tendit la main vers son sexe qu’il lui abandonna avec délice, la photo serait superbe, elle ne laisserait aucun doute sur la nature de la soirée… Il lui murmura de ralentir, de faire attention sinon il ne pourrait pas la contenter, puis il se fâcha parce qu’elle ne l’écoutait pas. Alors qu’il levait son poing avec l’évidente intention de l’assommer, elle l’esquiva et lui décocha un coup de pied dans le plexus. N’ayant aucune expérience d’une femme sachant se défendre, il ouvrit des yeux exorbités par la surprise et la douleur. Elle lut sur ses lèvres une nouvelle insulte, celle de trop, et elle sourit.

«Tu permets que je te cogne aussi ? Tu ne peux pas imaginer comme cela va être excitant… Si ? Tu imagines ? … Chacun son tour, non ? »

Il eut un geste de recul, toute sa superbe retombée, et il comprit alors qu’il avait fait une grosse erreur. Il encaissa une droite parfaitement maîtrisée, ne vit pas venir la seconde, sentit cruellement le genou qu’elle lui enfonça dans ses parties intimes. Il étouffa un cri par fierté mais tomba à son tour à genoux. Elle lui releva le nez et l’assomma d’un coup de poing. Il ne se relèverait pas tout de suite…

Elle se dirigea vers le paquet qu’avaient formé ses habits et se rhabilla. Dans son dos, elle entendit la respiration saccadée de l’autre femme, celle qui avait cru leurs dernières heures arrivées.

«Merde alors, c’était vraiment chaud là…

– Tu as les photos ?

– Oui, elles sont vraiment moches… C’est un cinglé ce type !… Tu savais qu’il était comme ça ?

– Ouais, plus ou moins… Un gros taré, tu as raison, mais bon… le boulot est fait…

– C’est pas du boulot, ça… Je ne suis pas sûre que ce soit un métier d’avenir.»

Elle s’approcha et posa la main sur le visage légèrement douloureux de sa compagne.

« Putain, il t’a vraiment amochée, ce con. »

L’autre secoua la tête et fit un geste dépourvu d’ambiguïté : pas grave… Mais ça l’était… ça l’était vraiment pour la photographe qui décida de raccrocher ce soir, côté professionnel et côté personnel…


Il la sentit arriver avant de la voir. C’était comme ça entre eux, depuis si longtemps. Cependant, s’il ressentait de la joie à chacune de ses visites, il commençait à s’avouer aussi que l’angoisse et l’inquiétude s’invitaient également à présent. Il la dévisagea longuement, le temps qu’elle fende la foule, qu’elle ôte son perfecto qu’elle ne mettait que les mauvais soirs et qu’elle lui demande sa permission du regard. Permission qu’elle obtenait à chacune de ses visites… La patron ne s’en offusquait jamais puisque le public en redemandait… Elle s’installa donc à côté de lui qui lui avait fait une petite place sur le banc et fit craquer les phalanges de ses doigts. Elle étendit les bras devant elle, jusqu’à frôler les touches du piano et attendit que la musique lui soit favorable… Elle se lança alors et ils jouèrent à quatre mains plusieurs morceaux sans avoir à se consulter, ils se connaissaient si bien. Les habitués réclamèrent plus, voulaient plus et elle consentit alors à chanter… Il savait que cela durerait toute la nuit, il ne pourrait avoir des nouvelles qu’au petit jour mais que lui importait finalement puisqu’elle était là, à portée de main, à portée de voix. Le répertoire était mélancolique et il se laissa faire, pas besoin de lutter, il se sentit envahi par un sentiment de sérénité atrocement exquis… Bien-sûr qu’elle pouvait venir ici quand elle le voulait, elle leur faisait plus de bien qu’autre chose à tous ces perdus de la nuit…

« Je n’aime pas ton boulot et je n’aime pas ta tête, ce soir.»

Elle entama une fugue bien connue mais il lui saisit une main.

« Tu es sûre que ça va, Claire ?»

Ses yeux s’embuèrent, elle n’avait pas entendu son prénom depuis un moment, et il lui fit du bien. Le bar était vide à présent, il devait être quatre ou cinq heures du matin…

« Tu rentres avec moi ?»

Oui, elle rentrerait avec lui, peut-être même qu’elle resterait un peu à son réveil…

« Ta mère est inquiète pour toi, ne lui montre pas ton bel œil qui noircit à toute vitesse. Ça fait combien de temps que tu n’es pas allée voir les parents ?»

Elle réfléchit… Trop longtemps…

« Tu as raison, tu m’emmèneras ? »

Il lui sourit, se demandant si tout le maquillage du monde pourrait atténuer l’ecchymose qui se formait sur ce visage qui ressemblait tant au sien…


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